Loïe Fuller par Roger Marx

source Wikipédia

« Un même culte de la nature, fervent et passionné, détermine l’accord entre le geste et les feux nuancés à la lueur desquels il se magnifie. La genèse de chaque création remonte aux règnes et aux éléments, aux états de l’atmosphère, au cours des astres, aux phases de l’année. Ces origines justifient les apparences de météore, d’oiseau, d’insecte souvent élues ; elles expliquent encore la réalisation de ces ‘filles-fleurs’ qu’avait imaginées déjà le rêve d’un Walter Crane ou d’un Richard Wagner. La magie de l’art transfigure plus d’un spectacle coutumier : la furie de l’ouragan déchaîné, un torrent qui s’échappe et bouillonne, une flamme qui s’élève et monte dans la nue. Notre regard se distrait aux jeux opposés des lumières : les rais du soleil scintillent et se disséminent en poussière de diamant ou bien se diaprent comme au travers d’un vitrail ; les tendres caresses du jour levant contrastent avec les agonies empourprées des crépuscules ; aux bigarrures de l’arc-en-ciel font place les pâleurs débiles des clartés lunaires. La gaieté ou la mélancolie des saisons se traduit par des fictions presque réelles : une pluie de fleurs, le tournoiement des feuilles d’or chassées par l’aigre bise, enfin la chute nonchalante des flocons ensevelissant l’être et le monde sous un linceul de cendre blanche.

Mettez à part quelques flexions du buste en arrière, une imitation passagère et assez vague du mutin trépignement andalou, plus de déhanchements, plus de contorsions, plus de cambrures ni de mouvements circulaires du bassin ; de même c’en est fait des pointes, des jetés-battus, des entrechats et de ces exercices de gymnastique dislocante par où s’extériorisent, à l’Opéra, tous les troubles et tous les émois. Nos ballerines s’ingénient à se vêtir de court ; ici, au contraire, le visage seul émerge d’une longue tunique qui marque à peine la taille et touche le sol ; l’animation et l’envol des plis flottants fournissent à Loïe Fuller le texte et les variations de son art. Peu importent les dispositions de ses robes et leur symbolisme facile ! Que les bords s’enguirlandent de ruches et de roses, que les pans s’armorient de serpents tortueux aux écailles d’argent ou bien encore se constellent de papillons déployant le miroir de leurs ailes ocellées, le détail est de peu, sans contredit. Mieux vaut mettre quelque ordre parmi les souvenirs, évoquer la salle plongée dans l’ombre dense, puis les portants et la scène recouverts de draperies funèbres. Subitement, après les accents d’un court prélude, l’apparition s’échappe de la nuit ; elle naît à la vie et à la lumière sous la projection adamantine ; elle se détache sur le fond de deuil, revêt la blancheur du cristal, puis la quitte pour parcourir la gamme des couleurs et emprunter l’éclat des pierres précieuses. »

Extrait de Roger Marx, L’Art social, São Paulo : gravitons, 2012 (« rocks »).

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